La situation
Agir de façon efficace exige avant tout une compréhension et un diagnostic commun de la situation
Résumé audio
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Message de cette section:
La crise écologique mondiale est réelle, documentée, existentielle, et seule une transformation systémique de nos sociétés peut y répondre.
L'état critique de la vie sur Terre
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Crowther, T., Glick, H., Covey, K. et al. Mapping tree density at a global scale. Nature 525, 201–205 (2015). https://doi.org/10.1038/nature14967
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IPBES (2019), Global assessment report of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services, Brondzio, E. S.,Settele, J., D.az, S., Ngo, H. T. (eds). IPBES secretariat, Bonn, Germany. 1144 pages. ISBN: 978-3-947851-20-1 Lien vers rapport
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WWF (2024) Living Planet Report 2024 – A System in Peril. WWF, Gland, Switzerland- Lien vers rapport
En ce moment, les espèces disparaissent à un rythme de 1000 à 10 000 fois plus élevé que le rythme d'extinction naturel.
Living planet index - Indice de santé de la biosphère par rapport à 1970 - WWF
Une situation que de plus en plus de scientifiques qualifient de 6e extinction de masse de la planète Terre, voire la 1ère grande extermination.
À l'échelle planétaire, la biomasse anthropique, constituée des humains et des espèces animales qui leur sont inféodées (bétail et animaux de compagnie), exerce désormais une domination sans partage (hégémonie), représentant environ 95% de la biomasse mammalienne mondiale et reléguant l'ensemble de la faune sauvage à une fraction marginale.(graphique ci-dessous 👇)


Représentation caricaturale de la situation avec le reste du vivant
Bilan de santé des limites planétaires
Pour y voir plus clair, les limites planétaires, cadre scientifique élaboré par le Stockholm Resilience Center, indique jusqu’où l’humanité peut modifier l’environnement sans risquer de dérégler gravement la planète et de compromettre les conditions nécessaires à la vie (biosphère).
En date de septembre 2025, 7 des 9 limites identifiées ont déjà été franchies.
Ces limites planétaires représentent les piliers de l'habitabilité de la planète.
En suivant la trajectoire actuelle du modèle de développement dominant à l'échelle planétaire (extraction des ressources, destruction des habitats, pollution), les conditions qui rendent possible une vie riche et diversifiée sur Terre (biosphère) sont en train de disparaître.
Pour aller plus loin:


Nous sommes dans une situation que l'on peut appeler un dépassement écologique planétaire
et dans une situation où il serait plus juste de dire que le système Terre fait face à une crise humaine
Et comme nous l'abordons plus loin, "l'humanité » ne franchit pas les limites planétaires : certaines économies et certaines classes de consommation les franchissent, d'autres en subissent les effets.

Perspectives sociétales sur les limites planétaires
Scientifiques
La communauté scientifique parle désormais d’une "urgence tous azimuts" (octobre 2024).
Plus de 15 000 chercheurs ont signé un manifeste (Version française) pour donner l'heure juste par rapport à la gravité de la situation.
Il s’agit du quatrième appel collectif de la communauté depuis le Sommet de la Terre à Rio en 1992
Aujourd'hui, ces experts appellent les citoyens à s’engager activement, et nombre d’entre eux prennent eux-mêmes la parole publique pour alerter et mobiliser.
Agences de renseignement & prospective


Selon un rapport du Joint Intelligence Committee du Royaume-Uni publié en janvier 2026(1), la dégradation de la biosphère agit désormais comme un multiplicateur de menaces. L'effondrement des écosystèmes déclenche des cascades de risques systémiques interconnectés, provoquant simultanément l'insécurité alimentaire et hydrique, la rupture des chaînes d'approvisionnement, des migrations massives et une instabilité géopolitique mondiale sans précédent.
Au Canada, le constat est similaire. Horizons de politiques Canada dans le rapport "Perturbations à l'horizon" publié en 2024 fait une évaluation des 35 plus grands risques de perturbation pour le Canada sur la prochaine décennie. L'agence de prospective a classé « la perte de biodiversité et l'effondrement des écosystèmes » comme le deuxième risque le plus probable et ayant le deuxième impact le plus élevé.
Acteurs des différents milieux de la société
Selon un sondage du World Economic Forum, les différents groupes d'acteurs de la société estiment que les plus grands risques des 10 prochaines années sont reliés au dépassement des limites planétaires.

Global Risks Report 2026 | World Economic Forum. (2026). World Economic Forum. https://www.weforum.org/publications/global-risks-report-2026/
Organisation des Nations-Unies (ONU)
Le rapport « Making Peace with Nature » (UNEP, 2021) synthétise les principales évaluations scientifiques mondiales sur le climat, la biodiversité et la pollution pour montrer que ces crises interconnectées menacent directement le bien-être humain et la stabilité de la planète. Le mot d'ouverture du rapport par le secrétaire général de l'ONU résume la situation: "L’humanité mène une guerre contre la nature. C’est insensé et suicidaire.".
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United Nations Environment Programme. (2021). Making Peace with Nature : A Scientific Blueprint to Tackle the Climate, Biodiversity and Pollution Emergencies. United Nations. https://www.unep.org/resources/making-peace-nature
Le rapport parle d'un état d'urgence planétaire, il appelle à transformer en profondeur nos systèmes économiques et sociaux afin de respecter les limites planétaires pour garantir un avenir à l'humanité.
Antonio Guterres
Secrétaire Général - Organisation Nations Unies -
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Discours sur l'état de la planète - 2 déc. 2020: Faire la paix avec la nature est la tâche déterminante du 21e siècle. Cela doit être la priorité absolue pour tous, partout
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Discours des priorités 2023 - 6 février 2023: L’année 2023 est une année charnière. Elle doit être celle d’une action climatique qui change la donne.
Il nous faut une révolution pour stopper la destruction.
L'habitabilité de la Terre pour soutenir les civilisations humaines complexes et une biodiversité riche est en jeu au cours des prochaines décennies.
La situation est d'une gravité sans précédent dans l'histoire.
Elle constitue le défi existentiel de l'humanité.
Steffen, W., Rockström, J., Richardson, K., Lenton, T. M., Folke, C., Liverman, D., Summerhayes, C. P., Barnosky, A. D., Cornell, S. E., Crucifix, M., Donges, J. F., Fetzer, I., Lade, S. J., Scheffer, M., Winkelmann, R., & Schellnhuber, H. J. (2018). Trajectories of the Earth System in the Anthropocene. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(33), 8252‑8259. https://doi.org/10.1073/pnas.1810141115
Pour aller plus loin
Premier rapport du Club de Rome : les 50 ans d'une conclusion
Les causes profondes
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Message de cette section:
La crise écologique n’est pas seulement un problème de technologies ou de mauvaises décisions isolées.
Elle est le symptôme découlant d’un système qui nous pousse à traiter le vivant comme une ressource, à concentrer le pouvoir, et à privilégier les gains rapides plutôt que le long terme.
Jorge Mario Bergoglio
Pape François - Vatican
Laudato si', §101 (2015) Il est vain de décrire les symptômes si l'on ne reconnaît pas la racine humaine de la crise écologique.
La crise écologique ne résulte pas seulement de mauvaises technologies ou d’un manque de volonté. Elle prend racine dans des causes profondes : une manière dominante d’habiter le monde, d’organiser l’économie et de distribuer le pouvoir.
C’est pourquoi elle ne peut pas être comprise comme un simple problème sectoriel à corriger à la marge, mais comme un problème systémique et profondément « pernicieux » (wicked problem), qui met en cause l’architecture même de nos sociétés.
Le constat du rapport de l’IPBES sur le changement transformateur (1,2,3), souvent présenté comme l’équivalent du GIEC pour la biodiversité met en évidence trois causes profondes du déclin de la biosphère. Réalisé par 101 experts de 42 pays ce rapport montre comment ces causes façonnent nos institutions, nos comportements et, au final, notre impact sur le vivant.
Les trois causes profondes:
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👤⛓️💥🌿 D'abord, nous voyons l'humain comme séparé et supérieur au vivant non-humain et continuons de traiter la biosphère comme un stock de ressources plutôt que comme le tissu vivant dont nous dépendons et faisons partie.
Pour aller plus loin: Concept d’exceptionnalisme humain (1) (2). -
🏛️🔒 Ensuite, le pouvoir économique et politique est fortement concentré, ce qui permet à ceux qui profitent du système d’en définir & protéger les règles qui les avantages.
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👑🥇 Enfin, nos institutions récompensent surtout les gains rapides, matériels et individuels, même lorsqu’ils détruisent les conditions de vie à long terme.
Tant que ces trois causes profondes demeurent comme fondations du système dominant, les réponses techniques ou sectorielles demeurent insuffisantes.
Répondre à la crise écologique suppose ainsi de transformer nos valeurs, nos institutions et les finalités mêmes du système.
Le schéma ci-dessous en résume la logique 👇 .

Causes sous-jacentes, facteurs indirects et facteurs directs de la perte de biodiversité et du déclin de la nature
IPBES (2024). Summary for Policymakers of the Thematic Assessment Report on the Underlying Causes of Biodiversity Loss and the Determinants of Transformative Change and Options for Achieving the 2050 Vision for Biodiversity of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services. IPBES secretariat, Bonn, Germany. DOI: https://doi.org/10.5281/zenodo.11382230
Le problème - Le politicocène

Message de cette section:
Le blocage du changement systémique n'est pas dû à l'humanité en général, soit les configurations de pouvoir héritées (politicocène) qui concentrent l'autorité entre les mains d'élites économiques privilégiant l'accumulation de pouvoir à court terme au détriment du bien commun.
Ce système repose sur une compétition positionnelle à trois échelles (individus, entreprises, États), mesurée par le PIB, qui pousse à extraire, produire et détruire sans limite puisque ralentir seul équivaut à perdre du pouvoir relatif.
Les mêmes acteurs qui bénéficient de ce système contrôlent aussi ses règles et ses métriques de succès, rendant la transformation structurellement difficile à enclencher de l'intérieur.
Ces causes aboutissent avec un problème de blocage du changement systémique requis selon les rapports de forces en place.
La question n'est donc pas seulement de savoir quoi changer, mais pourquoi ce changement ne se produit pas.
Le dernier rapport du GIEC sur l'atténuation (IPCC, AR6, WIII, 2022) & le rapport de IPBES sur la biodiversité (IPBES, 2024) convergent vers le même diagnostic : dans le contexte occidental, l'obstacle central est de nature politique.

IPCC, AR6, WGIII, Chapitre 1 sections 1.4.5 (p.170/183)
Le problème, c'est que la connaissance des limites écologiques progresse beaucoup plus vite que les connaissances sur le fonctionnement du changement des sociétés humaines.
Historiquement: Ce qui a longtemps limité les destructions, c'est la puissance disponible, pas la vertu.
Depuis que l'énergie fossile abondante et bon marché ainsi que l'emballement technologique a levé ce plafond, la seule limite restante est gouvernance institutionnelle et elle ne tient que là où contraindre ne coûte rien à personne de puissant.
La politique, c'est l'espace où se joue l'organisation de la société. Elle organise trois tensions fondamentales :
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🧭 La valuation : les métriques choisies pour déterminer ce qui compte comme bien commun (et ce qui ne compte pas)
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en amont, elle cadre ce qui existe comme problème ou comme bien collectif
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🗳️La légitimité : qui décide (autorité, représentation, inclusion)
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au centre, elle organise qui peut arbitrer et trancher sur ces questions
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⚖️ La distribution : qui obtient quoi (ressources, risques, reconnaissance)
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en aval, elle concrétise les choix en répartitions effectives
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Autrement dit, la politique est autant un lieu de conflit que de compromis, autant de contrainte que d'imagination du futur.
Elle se joue partout où des acteurs cherchent à influencer le cours des choses: des institutions aux mouvements, des lois aux récits et mythes qui organisent le vivre ensemble.
Si le pouvoir est la capacité d'agir, la politique en est l'organisation collective.
Sur la scène politique, l’avenir du vivant et des populations est compromis par les intérêts à court terme d’une élite détenant une position dominante sur leviers du pouvoir.
Elle est davantage soucieuse de préserver son rapport de force et ses privilèges à court terme que de servir le bien commun sur le long terme.
Ce n’est pas “l’humanité” qui a empoisonné tant de vies humaines et non humaines sur la Terre, mais plutôt une petite minorité très puissante de l’humanité, et l’ordre qu’elle a imposé à toute la vie terrestre.
Robyn Maynard - Rehearsals for Living (article)
Pourquoi Politicocène?
👥 Nous parlons souvent de l’« Anthropocène » pour désigner l’époque géologique où l’activité humaine déstabilise l’habitabilité de la Terre. Toutefois, bien que juste géologiquement, ce terme brouille et inhibe l’action collective : il donne l’impression, à tort, que l’humanité dans son ensemble serait responsable de la destruction du vivant. Or, ce ne sont ni l’être humain en tant que tel ni toutes les sociétés de manière équivalente, qui ont produit les dynamiques de destruction actuelles.
🏛️ Le problème de notre époque ne vient pas de l’humanité en général, mais de la manière dont nos sociétés organisent le pouvoir et prennent leurs décisions collectives. Ce sont certaines configurations historiques du pouvoir, dont nous avons hérité malgré nous, marquées par la concentration de l’autorité, la recherche du gain à court terme et l'imposition d'une vision du monde néfaste, qui rendent possibles des trajectoires destructrices.
⚖️Il s’agit donc d’une défaillance majeure de la configuration du pouvoir de certaines sociétés humaines, soit le politeia . Chez Aristote, politeia désigne à la fois l’ensemble des règles et des institutions qui structurent la vie collective, et le régime politique qui en découle.
C’est-à-dire, en un sens large, l’architecture politique d’une communauté (Polis: la cité/société)
qui structure le processus d'arbitrage par lequel les différentes considérations (et le poids qui leur est attribué) sont intégrées aux décisions collectives.
👑 Dans le contexte contemporain, cette défaillance de la politeia met en lumière des configurations oligarchiques ou ploutocratiques héritées (concentration du pouvoir entre les mains d’élites économiques), au détriment d’une participation large des citoyens actifs et du reste du vivant. Ces structures privilégient et orientent l'arbitrage vers l’accumulation infinie (ploutokratia), la concentration du pouvoir pour une mince minorité et un horizon court-termiste, au détriment de l’oikonomia (gestion du foyer commun, la Terre).
C’est pourquoi nous proposons l'utilisation du néologisme Politicocène . En ancrant l'architecture du pouvoir (Politeia/Politico) dans l'époque géologique (-cène), ce concept cadre l'enjeu comme le produit de structures politiques héritées modifiables, plutôt que comme une fatalité démobilisante de l'espèce humaine.
Pour aller plus loin: Les néologismes alternatifs critiques de l'anthropocène:
Pour comprendre comment cette configuration du pouvoir se reproduit et résiste au changement, il faut saisir la structure des régimes socio-techniques qui la portent. La société étant présentement dans un régime où les rapports de force sont dominés par les acteurs financiers, militaires et productivistes.
Pour aller plus loin
Des sociétés aux systèmes sociaux : penser la domination contemporaine
Un système socio-technique est constitué d'un ensemble de liens (économiques, culturels, sociaux, influence) entre différents acteurs forts formant une toile d'acteurs avec une vision du monde commune.
Cette toile d'acteurs (appelée Régime) adopte des stratégies cohérentes entre elles pour soutenir un objectif commun, donnant à ce système une grande stabilité face à l'action d'acteurs en périphérie qui voudraient diverger de l'objectif du système.
Dit autrement, l'État ne doit pas être perçu comme un arbitre neutre cherchant le bien-être général, mais plutôt comme une arène de condensation des rapports de force sociétaux qui tend à sécuriser & à accroître les intérêts des acteurs forts avec différents leviers de pouvoir.
Le but d’un système est ce qu’il fait, et non ce qu’il prétend vouloir faire.
Anthony Stafford Beer - Théoricien des systèmes
Objectif du système actuel:
La croissance du pouvoir relatif
Une course perpétuelle à accumuler davantage de pouvoir relatif sous des formes partiellement convertibles entre elles : 💰 capital financier, 🏅 statut social et symbolique, 🌐 puissance géopolitique.
En langage des systèmes complexes : l'accumulation de pouvoir relatif est l'attracteur du système, l'état vers lequel ses boucles de rétroaction le ramènent, quels que soient les discours (prospérité, développement, innovation) qui l'habillent.
1. ⚔️ Le paradigme dominant : La logique de compétition
La croissance économique est souvent présentée comme le but ultime du système, mais cette lecture s'arrête à la surface du phénomène. La croissance est un symptôme mesurable ; la compétition positionnelle pour le pouvoir est le principal mécanisme attracteur qui la produit.
La différence a une conséquence concrète. Dans un paradigme de croissance, un acteur pourrait en principe choisir de ralentir volontairement une fois un certain niveau atteint. Dans un paradigme de compétition, ce choix est structurellement impossible, parce que le pouvoir ne se mesure jamais en valeur absolue mais toujours en position relative par rapport aux autres acteurs. Ralentir seul, même volontairement, équivaut à reculer dans le rapport de force, peu importe le niveau absolu atteint.
Pour comprendre d'où vient ce paradigme et pourquoi il n'a rien d'une fatalité il faut distinguer trois couches trop souvent confondues.
🌱 Couche 1 — La matière première humaine : des dispositions plurielles
L'être humain porte bel et bien une disposition à rechercher le statut : la psychologie sociale la documente dans toutes les cultures étudiées. Le philosophe Baruch Spinoza en donne le fondement le plus général avec le conatus : l'effort par lequel chaque chose s'efforce de persévérer dans son être et d'augmenter sa puissance d'exister.
Mais trois précisions changent tout le tableau :
a) La "monnaie" du statut est culturellement plastique.
Si le désir de reconnaissance est universel, ce qui confère la reconnaissance ne l'est pas : selon les sociétés, le prestige s'acquiert par l'accumulation, mais aussi par la générosité et la redistribution (Marcel Mauss et l'économie du don), par le savoir, par le soin, par la contribution au commun.
La compétition pour le statut n'implique donc pas mécaniquement la compétition pour l'accumulation matérielle : c'est les institutions et la culture qui détermine ce qui compte pour du statut.
b) L'humanité a longtemps su neutraliser la dominance.
L'anthropologie évolutive (Christopher Boehm) montre que la plupart des sociétés de chasse et de cueillette pratiquaient des hiérarchies inversées de dominance : moquerie rituelle des vantards, ostracisme des accapareurs, partage obligatoire des prises: un appareil actif de contre-pouvoirs qui empêchait quiconque de convertir ses succès en domination durable. David Graeber et David Wengrow (Au commencement était…) documentent en outre des sociétés alternant délibérément entre organisations hiérarchiques et égalitaires selon les saisons. La bonne question n'est donc pas « d'où vient l'inégalité? » (la disposition a toujours existé), mais : comment nous sommes-nous retrouvés coincés dans une configuration où les mécanismes de contre-dominance ont été neutralisés à grande échelle?
c) La composition augmente la puissance autant que la rivalité.
Chez Spinoza lui-même, la voie principale d'accroissement de la puissance d'agir est la composition : s'associer pour former des corps collectifs plus puissants. La biologie évolutive confirme cette dualité : la sélection opère à plusieurs niveaux: au sein des groupes, elle peut favoriser l'égoïsme ; entre les groupes, elle favorise la coopération (sélection multiniveau, David Sloan Wilson). Compétition et coopération sont deux expressions du même effort de persévérer.
Conclusion de la couche 1 : la nature humaine fournit la matière première:
désir de statut, effort de puissance, capacités de coopération et de contre-dominance.
Elle ne détermine pas laquelle de ces dispositions domine. Ce sont les institutions qui sélectionnent et avaient historiquement des systèmes efficaces pour réguler le pouvoir.
🔑 La charnière : la « ressource pillable » (lootable).
Comment passe-t-on d'un monde qui neutralise l'accapareur (couche 1) à un monde qui l'oblige à accumuler (couche 2)?
Le politologue Luke Kemp (Goliath's Curse, 2025), après l'analyse de plus de 300 sociétés effondrées, propose le chaînon manquant : pendant l'essentiel de leur histoire, les humains de chasse et de cueillette ont vécu dans des sociétés fluides et égalitaires ; le basculement survient il y a environ 12 000 ans avec l'apparition de ressources « pillables » (lootable) comme le grain, le bétail, le poisson stocké.
Contrairement au gibier partagé, périssable et impossible à monopoliser, ces ressources sont stockables, dénombrables, saisissables et défendables : pour la première fois, un individu ou un groupe peut les accaparer, les convertir en avance durable, et échapper aux contre-pouvoirs de la couche 1.
Kemp nomme "Goliaths" les structures de domination qui en émergent, alimentées par un « carburant » ressources pillables, armes, technologies, énergies fossiles et qui favorisent les traits de la triade noire dans les positions de pouvoir.
La couche 2 ci-dessous décrit alors les grandes accélérations historiques de ce carburant.
🏗️ Couche 2 — La bifurcation historique : ce qui rend la compétition obligatoire
Le métabolisme destructeur actuel n'est pas le déploiement graduel d'une essence humaine : il a une géographie et des dates. Quatre transformations institutionnelles, contingentes et documentées, ont converti la compétition d'une possibilité régulée en une obligation de survie :
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🛒 La dépendance au marché (enclosures anglaises, XVIᵉ-XVIIIᵉ siècles, puis généralisation) : pour la première fois dans l'histoire, l'accès aux moyens d'existence (terre, nourriture, logement) passe par le marché. On ne choisit plus de compétitionner : on y est contraint pour vivre (Ellen Meiksins Wood, Robert Brenner).
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C'est la neutralisation décisive des contre-pouvoirs de la couche 1 : quand la survie dépend du marché, on ne peut plus ostraciser l'accapareur, on doit le concurrencer.
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🌍 L'expropriation coloniale (1492 et après) : l'accumulation européenne n'a pas seulement précédé la colonisation, elle s'en est nourrie comme condition d'approvisionnement en terre, en travail forcé et en matières à bas coût (Kenneth Pomeranz montre que la « grande divergence » européenne repose sur le charbon et les colonies).
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Les rapports coloniaux et raciaux ne sont pas un effet secondaire du système : ils sont l'un de ses étages porteurs.
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⛏️ La transition fossile (années 1830) : l'historien Andreas Malm établit que le charbon a supplanté l'hydraulique en Angleterre non par efficacité ou par prix, mais parce qu'il libérait les manufacturiers des contraintes de lieu et leur donnait un pouvoir accru sur le travail.
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La logique du pouvoir relatif est inscrite dans le berceau même de l'économie fossile.
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💳 L'architecture monétaire et actionnariale (XIXᵉ-XXᵉ siècles) : la création monétaire par le crédit portant intérêt exige que l'économie de demain dépasse celle d'aujourd'hui ; la gouvernance actionnariale et le devoir fiduciaire contraignent légalement les dirigeants à prioriser le rendement sous peine d'être remplacés ou rachetés.
À l'échelle des États, le sociologue historique Charles Tilly ajoute le mécanisme parallèle : la compétition militaire européenne a sélectionné les formes étatiques les plus capables d'extraire et de mobiliser des ressources (« la guerre a fait l'État, et l'État a fait la guerre ») les autres ont été absorbées. La forme étatique productiviste moderne est elle-même un produit de la course.
C'est dans cette couche que se loge la cause racine actionnable : ni la nature humaine (couche 1, plurielle et invariante), ni le verrouillage final (couche 3, conséquence), mais des règles du jeu historiquement construites: donc réversibles en théorie, même si puissamment défendues en pratique.
🔒 Couche 3 — Le verrouillage : pourquoi personne ne peut sortir seul
Une fois le jeu institué, trois mécanismes distincts (et c'est leur cumul qui fait la solidité du piège) le rendent auto-entretenu :
a) La compétition positionnelle proprement dite. Ne pas accroître son pouvoir, c'est risquer d'être dominé par ceux qui accumulent (logique du dilemme de sécurité, sous incertitude des intentions).
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Chaque entité qui persévère selon les règles de la couche 2 rencontre d'autres entités qui font de même dans un espace fini.
b) La stabilisation dynamique. Le sociologue Hartmut Rosa montre que les sociétés modernes ne peuvent maintenir leur simple statu quo institutionnel (retraites, emploi, finances publiques, paix sociale) qu'au prix d'une croissance, d'une accélération et d'une innovation permanentes.
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Même sans aucun rival, nos institutions actuelles ont besoin de croître pour ne pas se défaire (par leur design actuel). La compétition n'est donc pas le seul moteur : le système est conçu pour croitre pour perdurer.
c) La sélection différentielle et les rendements croissants. Les organisations qui croissent absorbent celles qui ne croissent pas ; les technologies dominantes s'auto-renforcent par effets de réseau et de verrouillage (Brian Arthur).
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Le système ne persiste pas parce qu'on le veut : il persiste parce que ce qui ne court pas est éliminé du peloton.
Ce triple verrouillage explique un fait autrement mystérieux : même les acteurs sincèrement convaincus de la gravité écologique ne décélèrent pas. Ce n'est ni hypocrisie ni ignorance : c'est la structure des gains qui punit la défection unilatérale et la structure des institutions qui punit même l'immobilité.
🧠 Justification idéologique : pourquoi ce système paraît naturel?
Un jeu aussi exigeant a besoin d'une couche idéologique qui le fasse passer pour l'ordre des choses. Elle opère à deux profondeurs.
En surface : le darwinisme social. Associé au XIXᵉ siècle à Herbert Spencer, qui forgea l'expression survival of the fittest avant même que Darwin ne la reprenne, il applique à la société une lecture détournée de la sélection naturelle : la compétition entre individus, entreprises et nations y devient un état de nature récompensant les plus aptes.
Double erreur : Darwin n'a jamais défendu cette lecture politique, et la biologie contemporaine établit que la coopération est un mécanisme évolutif majeur, de la symbiose aux sociétés animales, et non une anomalie. Le vivant évolue par compétition et coopération ; en faire une loi de rivalité pure est un choix idéologique, pas une description scientifique.
En profondeur : une ontologie particulière devenue invisible (ce qui est considéré comme réel) . L'anthropologue Philippe Descola montre que la partition nature/culture: un monde d'objets sans intériorité, disponible pour l'exploitation, face à des humains seuls sujets, n'est qu'une des grandes manières d'habiter le monde parmi celles que l'humanité a inventées, et la plus récente.
Ce que notre modernité appelle « réalisme » est une cosmologie régionale (occidentale) devenue hégémonique. C'est cette ontologie qui rend pensable le traitement du vivant comme stock infini pour alimenter la machine civilisationnelle de production, et impensables les alternatives.
🎭 La fonction de l'ensemble reste la même : transformer une construction institutionnelle datée (couche 2) en loi naturelle éternelle, si bien que s'y opposer semble revenir à s'opposer à la nature plutôt qu'à un arrangement réversible.
Nous proposons d'éviter ce piège en le renversant : ce qui est naturel, c'est un répertoire de dispositions plurielles ; ce qui est construit, c'est le jeu qui sélectionne la rivalité accumulatrice.
2. 🏁🥇 Le mécanisme : le rapport de force relatif à trois échelles
Ce paradigme se déploie à trois échelles imbriquées, chacune avec son moteur d'accumulation propre.
🛒 Niveau micro (individus, ménages). Chaque ménage doit accroître revenu et consommation pour ne pas être évincé socialement ou économiquement. Cette quête n'est pas alimentée par le besoin absolu mais par la comparaison sociale : le statut se mesure à la position des autres (le « voisin gonflable » ; les biens positionnels de Fred Hirsch ; les cascades de dépenses de Robert Frank).
La psychologie ajoute un constat décisif : cette course ne tient même pas sa promesse envers ses gagnants, au-delà d'un seuil de besoins couverts, les valeurs matérialistes et extrinsèques prédisent une moindre satisfaction de vie (Tim Kasser ; paradoxe d'Easterlin). Le jeu appauvrit ses perdants sans combler ses vainqueurs.
🏭 Niveau méso (organisations, industries) : le productivisme. Chaque entreprise doit accroître profits et parts de marché sous peine d'être absorbée ou éliminée. Le sociologue Norbert Elias a décrit ce « mécanisme de monopole » : toute compétition non régulée entre unités tend vers la concentration - les vainqueurs des premières manches acquièrent les moyens de gagner les suivantes. La concentration actuelle du pouvoir économique n'est pas une dérive du jeu concurrentiel : elle en est l'aboutissement logique.
📊 Niveau macro (États, géopolitique) : la puissance mesurée. Chaque État doit accroître sa puissance (PIB, capacité technologique, force militaire) pour ne pas être relégué en périphérie. La théorie des systèmes-monde (Wallerstein) montre que la hiérarchie centre-périphérie est une structure constitutive du capitalisme mondial ; Tilly, que la forme étatique elle-même est un produit de la compétition. Nuance importante : cette rivalité n'est pas une loi physique. Les constructivistes (Alexander Wendt : « l'anarchie est ce que les États en font ») et l'existence de communautés de sécurité durables (intégration européenne, espace nordique) montrent que le dilemme de sécurité est une culture de l'anarchie parmi d'autres possibles, dominante, mais historiquement variable.
🔄 La convertibilité des formes de pouvoir
Ces échelles communiquent parce que les formes de pouvoir sont partiellement convertibles : capital financier ↔ statut ↔ influence politique (Pierre Bourdieu décrit ces conversions entre capitaux économique, social, culturel et symbolique). Mais la convertibilité n'est ni parfaite ni gratuite : chaque société bloque ou taxe certaines conversions (les « échanges bloqués » de Michael Walzer, on ne peut légalement acheter un verdict ni un vote).
💡 Levier souvent négligé : bloquer ou renchérir les conversions, notamment entre richesse économique et pouvoir politique (financement des partis, lobbying, portes tournantes), transforme le système sans exiger d'abolir la compétition : il suffit d'en cloisonner les arènes.
📈 Le rôle du PIB : l'indicateur maître
Le PIB n'est pas le but du système : il en est l'indicateur maître, qui traduit la compétition positionnelle en une métrique unique et comparable. Il totalise la valeur monétaire des transactions l'« agitation monétaire » (Timothée Parrique) indépendamment de leur effet net sur le bien-être, les écosystèmes ou la répartition.
Son histoire confirme cette fonction : conçu dans les années 1930-1940, il s'est imposé comme outil de mobilisation de guerre et de comparaison entre puissances. Son concepteur, Simon Kuznets, avait lui-même averti qu'il ne mesurait pas le bien-être d'une nation. C'est précisément ce qui le rend si fidèle comme thermomètre du rapport de force, et si trompeur comme boussole du progrès.
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3. 🌍 Le métabolisme : son incarnation matérielle
Cette course, bien qu'elle se joue dans le registre monétaire et symbolique, s'incarne dans un métabolisme sociétal : un flux croissant d'énergie et de matière prélevé dans le vivant, transformé en capital, en biens et en infrastructures de puissance, puis rejeté comme déchet.
⚖️ Des régulateurs subordonnés, pas absents
Il serait inexact de dire que ce métabolisme n'a aucun régulateur. L'histoire montre des contre-mouvements récurrents qui re-encastrent partiellement l'économie dans la société (le « double mouvement » de Karl Polanyi) : droit du travail, État social, régulations environnementales. Le problème est leur subordination structurelle : dès qu'une régulation menace la position relative d'un acteur dominant, elle est combattue, affaiblie, contournée ou capturée.
Plus subtilement, le système fait preuve d'une capacité supra-adaptative : il absorbe ses critiques en les convertissant en segments de marché (verdissement d'image, capitalisme « vert », compensation carbone) une réponse immunitaire qui neutralise la contestation en la monétisant.
🎯 La condition qui départage succès et échecs de coordination
Ce cadre explique un contraste souvent mal interprété. Le Protocole de Montréal (1987) sur la couche d'ozone est cité comme preuve que « la coopération mondiale fonctionne ». Il ne contredit pas notre analyse, il en révèle la condition limite : les CFC étaient un problème techniquement substituable (les industriels disposaient de remplacements rentables), concentré sur quelques producteurs, et dont la résolution ne menaçait la position relative d'aucun acteur majeur: ni la croissance, ni la hiérarchie géopolitique, ni la répartition des richesses.
Le dépassement des limites planétaires est structurellement différent : y répondre exige de ralentir le prélèvement matériel et énergétique lui-même, de toucher au substrat du pouvoir relatif. D'où la prédiction, jusqu'ici vérifiée : la coordination internationale réussit là où la solution préserve les positions relatives, et s'enlise là où elle les menace. La crise écologique n'est pas un problème technique de plus : c'est un problème politique de rapports de puissance.
🕳️ Le piège de coordination et ses issues documentées
À tous les niveaux, la compétition empêche qu'un acteur isolé ralentisse sans perdre sa position : structure du dilemme du prisonnier, généralisée en piège multipolaire. Mais le piège n'est pas une fatalité logique.
Elinor Ostrom (prix de la Banque de Suède 2009) a documenté des centaines de cas où des communautés résolvent durablement des dilemmes de ressources communes (sans privatisation) grâce à des principes de conception institutionnelle : frontières claires, règles adaptées au contexte, participation des usagers, surveillance mutuelle, sanctions graduées, résolution de conflits.
Et elle a explicitement proposé, pour le climat, une gouvernance polycentrique : plutôt qu'attendre l'accord global unique, multiplier les arènes de coordination emboîtées (villes, régions, secteurs, clubs d'États) qui réduisent chacune localement le coût de la coopération. La sélection multiniveau (D.S. Wilson) fournit le principe directeur : concevoir les institutions pour que la réussite des groupes coopératifs l'emporte sur celle des resquilleurs en leur sein.
L'enjeu n'est pas d'inventer une sortie au piège : on sait déjà comment des communautés le font. L'enjeu est de faire fonctionner ces solutions à l'échelle des états et mondiale, là où les acteurs les plus puissants, qui profitent du jeu actuel, ont tout intérêt à les bloquer.
💥 Qui absorbe les coûts?
Ce sont ceux qui n'ont pas le pouvoir de refuser le report des coûts qui les absorbent en premier :
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🐾 le vivant non humain, dont nous faisons partie ;
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👥 la majorité des populations, particulièrement celles expropriées par des rapports coloniaux et raciaux, non comme dommage collatéral, mais comme condition d'approvisionnement du système en nature, travail et énergie à bas coût (couche 2) ;
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👶 les générations futures, sans aucun pouvoir de négociation dans le présent.
Ces coûts ne sont pas de simples "externalités négatives". Le système dévore ses propres conditions de reproduction, dynamique que la philosophe Nancy Fraser qualifie de cannibale.
L'essayiste Jeremy Lent (Ecocivilization, 2026) donne à cette dynamique une image mémorable empruntée à la mythologie autochtone : le Windigo, créature au cœur de glace dont la faim redouble à chaque bouchée, et qui contamine quiconque elle touche. C'est la figure exacte de la couche 3 rendue sensible : un métabolisme dont l'appétit ne connaît pas de signal de satiété, non par vice individuel, mais parce que la structure du jeu transforme tout acteur qu'elle saisit en un maillon de la même voracité.
🧩 La légitimation théorique : la durabilité faible
Ce report est rendu théoriquement acceptable par une hypothèse centrale de l'économie standard : la substituabilité, l'idée que nature, travail et lien social peuvent être remplacés par de la technologie ou du capital.
Les modèles de croissance de Robert Solow & Paul Romer (lauréats du prix de la Banque de Suède, dit « prix Nobel d'économie ») ont fourni le cadre formel théorique au système.
Attribution de prix qui ont fait l'objet de nombreuses critiques alors qu'ils ont permis de légitimiser la destruction du vivant.
Le point décisif : une hypothèse de modélisation contestée s'est muée en présupposé politique implicite, autorisant à traiter la destruction du vivant comme un coût compensable.
Voir le concept de durabilité faible (substituabilité)
🏁 Synthèse : la boucle, et sa condition de sortie
Le système se résume à une course perpétuelle : extraire, produire, vendre, accumuler, consommer, jeter.... recomencer avec toujours plus.
La crise écologique en est le résultat prévisible : ce qui n'a pas de valeur marchande ou positionnelle pèse peu ; ce qui ne rapporte pas maintenant n'est pas prioritaire.
Mais l'analyse porte sa sortie. Donella Meadows a montré que les leviers les plus puissants d'un système ne sont pas ses paramètres (taxes, normes) mais son but et le paradigme dont il émerge, précisément ce que cette page rend visible. Or un piège de coordination ne se désamorce jamais isolément : il exige un diagnostic commun, que chacun sache que les autres savent (la connaissance commune, condition des points focaux de Schelling (video)).
Tant que le débat s'arrête aux symptômes ou naturalise le problème, chacun reste condamné à courir.
Ce diagnostic partagé permet aussi aux transformations de s'amorcer là où le système est le plus fragile. Selon le systémicien Prigogine : un système loin de l'équilibre devient instable, c'est alors que de petits îlots de cohérence peuvent faire basculer l'ensemble vers un ordre supérieur, soit la version émergentiste de la gouvernance polycentrique d'Ostrom. (ce qui a également inspiré le modèle Multi-Level perspective de Geels qui est l'un des plus en vue dans les sciences des transitions)
Clarifier et partager le diagnostic n'est donc pas un préalable à l'action : c'est déjà, selon la hiérarchie même des leviers systémiques, l'intervention la plus puissante qui soit, celle qui rend possibles tous les îlots de cohérence à venir.
C'est la raison d'être de cette (longue) page et de Pareto.
End GDP mania : How the world should really measure prosperity. (2025). Nature, 646(8083), 7‑7. https://doi.org/10.1038/d41586-025-03144-y

Mettez de bonnes personnes dans un mauvais système, et le système gagne, sans conteste.
W. Edwards Deming - Statisticien et théoricien du management
Cette course perpétuelle au pouvoir soutenu par la croissance économique accélère la concentration de la richesse et alimente une boucle de rétroaction qui accroît le rapport de force du système socio-technique dominant.
Ce rapport de force également permet de neutraliser ou retarder les transformations qui remplaceraient le PIB par un ensemble d’indicateurs de prospérité humaine et planétaire de poids équivalent.
Il n'y a rien de plus difficile à entreprendre, de plus incertain à réussir, ni de plus périlleux à conduire que d'instaurer un nouvel ordre des choses, car celui qui l'introduit a pour ennemis tous ceux qui tirent profit de l'ordre ancien.
Nicolas Machiavel (1469–1527) - Philosophe - Le prince
La croissance économique (la taille de l'économie) reste structurellement corrélée à la dégradation de la biosphère et aux émissions de gaz à effet de serre (GES). Cela explique, dans les grandes lignes, la résistance des acteurs économiques à toute mesure d'envergure visant à réduire ces émissions et à protéger les écosystèmes.
Pour en savoir plus: l'équation de Kaya expliquée (1)
Tant que la boussole de ce qui est considéré du "progrès" indique que détruire le vivant est profitable (augmentation pouvoir) et augmente le statut de ceux qui l'opère, le système détruira.
Le vrai blocage est ici : les acteurs qui profitent du système influencent souvent à la fois son but, ses règles et la manière d’en mesurer le succès.
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⚖️📊 D’un côté, ils influencent les lois, les incitatifs et les mécanismes économiques.
Résultat : le système récompense encore ceux qui génèrent du pouvoir, même quand leurs activités causent des dommages sociaux ou écologiques. -
🧭🏆De l’autre, ils influencent aussi notre définition du « succès ». Tant qu’on mesure surtout le progrès avec des indicateurs comme la croissance du PIB, les profits trimestriels, les conquêtes ou les gains politiques à court terme, on continue de valoriser ce qui accélère la crise plutôt que ce qui protège les conditions de vie.
Autrement dit, ceux qui bénéficient du système ont souvent le pouvoir d’en orienter la finalité, d’en fixer les règles et d’en contrôler le tableau de pointage.
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L’économie mondiale doit être radicalement transformée afin de ne plus récompenser la pollution et le gaspillage. Nous devons accorder une valeur réelle à l’environnement et aller au-delà du produit intérieur brut comme mesure du progrès humain et du bien-être. Antonio Guterres - Secrétaire général des Nations Unies (2,3)
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La domination du PIB n’est pas un accident : elle s’explique par le fait que le PIB mesure ce qui a de la valeur pour le capital. C’est donc la structure même du capitalisme qu’il faut, au final, dépasser. Jason Hickel - anthropologue et économiste politique

Quelle est l'amplitude du changement requis?

Message de cette section:
La science est claire : le changement requis est profond, systémique et politique. Il s'agit de passer d'une société organisée autour de la croissance économique à une société dont l'objectif est le bien-être humain à l'intérieur des limites planétaires.
Cela exige non seulement des réformes techniques, mais une transformation de nos fondements : notre rapport au vivant (cesser de voir la nature comme un objet) et nos valeurs collectives.
Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (IPCC, AR6, WIII) affirme que:
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nous avons besoin d'un profond changement systémique des sociétés;
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que ce changement est possible avec les solutions techniques déjà existantes.
La nature du changement requis étant ainsi par définition politique et systémique pour passer d'un système ayant pour but la croissance économique à un système dont l'objectif est le bien-être humain à l'intérieur des limites planétaires.
Pour aller plus en profondeur: Arthur Keller - Sommet européen Climate chance europe 2024

Pour un changement de cette ampleur, nous devons également aller à la racine, aux fondements mêmes de ce qui organise ce système.
1. Notre rapport au monde (ontologie)
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Sortir de la vision d’un humain séparé de la nature, pour reconnaître notre interdépendance avec le vivant.
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Comprendre le monde non comme un ensemble d’objets à exploiter, mais comme un réseau d’êtres interconnectés.
2. Ce à ce quoi nous accordons de la valeur, nos priorités (axiologie)
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Délaisser les valeurs dominantes de notre modernité occidentale notamment la croissance infinie, l'efficacité à tout prix, la compétition et l’accumulation.
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Remplacer par de nouvelles valeurs comme l'interdépendance, la coopération, l'habitabilité (détails page suivante).
IPBES (2024). Summary for Policymakers of the Thematic Assessment Report on the Underlying Causes of Biodiversity Loss and the Determinants of Transformative Change and Options for Achieving the 2050 Vision for Biodiversity of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services. IPBES secretariat, Bonn, Germany. DOI: https://doi.org/10.5281/zenodo.11382230
On ne désire pas une chose parce qu'elle est bonne, c'est parce que nous la désirons que nous la trouvons bonne. C'est donc bien le désir qui produit les "valeurs" et non l'inverse.
Baruch Spinoza - Éthique III - Philosophe
Il n'y aura pas de solutions à la crise tant qu'un mode de rapport au vivant destructeur demeure vérrouillé sur lui-même.
Devictor, V. (2021). Gouverner la biodiversité ou comment réussir à échouer: conférence-débat organisée par le groupe Sciences en questions en visioconférence, le 4 décembre 2020.
Il y a ici un grand défi d'imagination pour définir une nouvelle vision du monde différente de l'actuelle.
Une vision d'un monde viable et désirable pour notre avenir commun.
Que voulons-nous vraiment?

Et maintenant?
Avec ce changement d'une ampleur inédite, les rapports des instances internationales liés à l'organisation des Nations-Unies affirment que des transitions en profondeur dans l'ensemble des secteurs de la société sont nécessaires - "Whole of Society" approach.
Il y a 4 principaux axes que à travers chacun des secteurs doit se métamorphoser:
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Sur le plan culturel : en faisant évoluer nos systèmes de valeurs, nos visions du monde et notre niveau de conscience.
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Sur le plan politique : en transformant la gouvernance, les institutions, les lois et les rapports de pouvoir.
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Sur le plan économique : en développant des modèles d'échange, de gestion des ressources et d'organisation qui respectent les limites planétaires.
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Sur le plan technologique : en repensant nos infrastructures et nos modes de production, tout en soumettant l'innovation à une évaluation réflexive et un encadrement politique.
Transversal: Une logique de sobriété et une vigilance face aux effets rebond.

Ce type de transition en profondeur dans l'ensemble des secteurs de la société est appelé transition socioécologique (TSE).
Voir le tableau de Typologie des postures politiques face à une crise écologique contestée
« La transition socioécologique est un changement radical des systèmes politiques, économiques, technologiques et culturels pour rendre les modes de développement plus cohérents avec les limites planétaires et le bien-être humain.»
Définition Olivier Riffon - Voir Annexe 2
Pour en savoir plus sur la transition socioécologique (TSE)
Fiches d'informations du TIESS
Chemins de transitions
Praxis
La pérennité et le pouvoir des institutions reposent sur la croyance collective en leur pertinence et leur légitimité.
Max Weber - Sociologue et économiste




